Papa Gai Luron….

Gotlib, le dieu de notre enfance, est mort

Gotlib, le dieu de notre enfance, est mort
Gotlib, dans son bureau, le 4 mai 2005 au Vésinet, près de Paris. (FRANCOIS GUILLOT / AFP)

A 82 ans, le père de Gai Luron a définitivement posé son crayon ce 4 décembre 2016. Fabrice Pliskin, ému, lui avait rendu visite il y a deux ans.

Marcel Gotlib existe

Marcel Gotlib existe. Nous avons rencontré le dieu de notre enfance, dans sa demeure du Vésinet, ce vert séjour des divinités et des super-héros, où les géants se mirent dans des lacs artificiels. Nous sonnons, la porte s’ouvre. Un caniche accourt. Autant dire que nous pénétrons dans «la Quatrième Dimension».

Vêtu de noir comme un méchant de James Bond, haut comme Yoda, le grand petit homme ressemble à sa Coccinelle. Son abord est jovial et circonspect. Olympien et faubourien, le mage de «Pilote», de «l’Echo des savanes» et de «Fluide glacial» a l’accent des titis de la butte Montmartre, au bas de laquelle il a grandi. Cet ancien gros fumeur de Marigny soufre d’emphysème. Il porte un masque nasal à oxygène, dont, sur son passage, il fait claquer, comme un fouet, l’interminable cordon de caoutchouc, d’un grand geste brusque et virtuose, par-dessus les fauteuils et les tables.

Le jour où Goscinny et Gotlib se sont déchirés

Gotlib a de magnifiques mains, celles-là mêmes qu’il dessine à ses personnages. A l’aspect de ces longs organes de pianiste extraterrestre, dont chacun semble avoir six doigts, des fantasmes gotlibiens submergent votre âme. Un genou à terre, vous lui baisez voracement les phalanges, l’écume aux lèvres, à moitié étranglé par le cordon de son masque qui s’enroule sept ou huit fois autour de votre cou, en susurrant ces paroles hystériques: «Maître, notre plus belle histoire d’amour, c’est vous ! Maître, le Panthéon, caveau 24 ! Près de Victor Hugo, sinon rien !»

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C’est la faute à Gotlib

Ce n’est pas la faute à Rousseau. C’est la faute à Gotlib. A l’âge où Jean-Jacques s’enivrait d’héroïsme en dévorant Plutarque, nous nous grisions de Superdupont. Quand nos graves aînés de Mai s’engageaient, nous nous dégagions en lisant «les Dingodossiers». A eux, la révolution et l’«Internationale» ; à nous, la dérision, ce dissolvant universel. Les cinq tomes de la «Rubrique-à-brac» étaient les Tables de notre absence de Loi.

Gotliberté, j’écris ton nom ! Pleins des maximes de Hamster Jovial, nous faisions la grève du sens. Car le sens, c’était déjà le commencement de la propagande. Etait-ce là notre manière de bouder le monde dogmatique des adultes et des assassins? De ressusciter la poésie après Auschwitz? Le rire vertigineux que nous inspirait Marcel Gotlib était-il notre antitotalitarisme à nous? Ou, au contraire, ce doux empoisonneur avait-il infusé à notre jeunesse le mortel venin du nihilisme?

Dans « l’Homme qui rit» de Victor Hugo, le roman préféré de Gotlib, les comprachicos enlèvent les enfants et les mutilent pour les changer en monstres. Démiurge bouffon au charme invincible, Gotlib était-il le comprachico de notre génération? Son comique difforme avait-il fait de nous des monstres ricaneurs et négateurs, inaptes au lancer de pavé, des sociopathes perdus pour l’essor collectif, le redressement national, la construction européenne – ou sa souveraine contestation?

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A l’époque où nous découvrions l’existence avec Gai-Luron et le Professeur Burp, la dérision avait, pour ainsi dire, un sens : elle s’opposait au sérieux qui la dominait de toute son arrogance. La posture était avantageuse. Nous excellions dans le rôle de David contre Goliath. Nous briguions l’oscar. Aujourd’hui, Gotlib a 79 ans ; le vieux djihadiste de la parodie ne dessine plus depuis 1985, tout lasse ; la mode est simultanément à la dérision et à la critique de la dérision pure qu’entonnent, comme un tube, tous les parfaits catéchumènes de Hannah Arendt.

Gotlib AFP

Gotlib, dans son bureau, le 4 mai 2005 au Vésinet, près de Paris. / ©François Guillot/ AFP.

« Moi, la religion, je trouve ça con »

Dans son vaste bureau orné de planches originales de Franquin ou d’Uderzo, l’homme qui rit évoque ses années d’Occupation, au moment où le Musée du Judaïsme consacre une exposition érudite aux «Mondes de Gotlib». Fils d’Ervin Gottlieb, juif hongrois de Roumanie assassiné à Buchenwald, et de Régine Berman, juive de Hongrie, le dessinateur découvre qu’il est juif à 8 ans, le jour où sa mère lui coud une étoile jaune sur la poitrine.

Après l’arrestation de son père, en 1942, le jeune Marcel se cache à Rueil-la-Gadelière, en Eure-et-Loir. Là, pour tromper sa solitude, il sympathise avec une chèvre. Cette histoire d’amitié, Gotlib l’a dessinée en 1969, dans «Chanson aigre-douce», non sans retrancher ce souvenir agreste de son contexte historique, pudiquement camouflé en «orage». L’exposition revient sur ce silence en forme de chèvre.

La religion juive, je ne lui ai jamais dit adieu, ni bonjour, ni bienvenue, explique l’auteur. Moi, la religion, que ce soit celle des juifs ou des musulmans, je trouve ça con. J’avais 14 ans quand ma mère s’est soudain rappelé que je devais faire ma bar-mitsva. Si on m’avait demandé mon avis, j’aurais dit que ce n’était pas la peine.

Anti-calotin, Gotlib se sent on ne peut plus juif mais aussi «plus français que juif». Né à Paris un 14 juillet, le dessinateur de Superdupont n’a jamais mis les pieds en Israël, ni en Hongrie. Fils d’un peintre en bâtiment et d’une couturière, son terroir, c’est le XVIIIème arrondissement de Paris, son école, rue Ferdinand-Flocon, et sa bibliothèque:

A la fin des années 1950, quelqu’un m’avait conseillé de lire Céline, raconte cet autodidacte qui a arrêté ses études en classe de troisième. Je fonce à la bibliothèque. Je prends un volume de Céline. Je lis quelques pages et je repose le livre. Manque de pot, c’était  »Bagatelles pour un massacre ».

Selon son autobiographie, Marcel Gotlib aurait trouvé un père de substitution en René Goscinny, père d’Astérix et rédacteur en chef de «Pilote» aussi surdoué que pudibond, se souvient Gotlib. C’est l’époque où il travaille «avec jouissance, dix à douze heures par jour» à sa chapelle Sixtine, la «Rubrique-à-brac», dans un atelier si minuscule qu’il inhale «deux fois» la fumée de ses cigarettes : activement puis passivement. C’est l’époque où ce fils de déporté collabore avec un fils de milicien : le dessinateur Druillet, prénommé Philippe en hommage au «Goebbels français» Philippe Henriot. Le fruit de ce travail commun est une parodie de science-fiction («l’Allée aux cent collines»).

« Il s’est passé quelque chose de crucial à ‘Pilote’ entre 1968 et 1972 »

De « Pilote » aux « cochonneries »

« J’ai fini par me sentir à l’étroit à « Pilote » et puis douze ans de psychanalyse m’ont donné le courage de faire des cochonneries.» Gotlib dessine son premier phallus dans «Hamster jovial et les louveteaux», qui paraît dans «Rock & Folk». Alleluia ? Ce démoniaque en dessinera d’autres. J’en passe et des meilleurs, comme dit Victor Hugo. Le Musée du Judaïsme, à qui rien de ce qui est humain n’est étranger, en expose certains. Dans «l’Echo des savanes», Gotlib, soucieux de valoriser les vertus et les voluptés du vivre-ensemble, dessine Cosette en train de sucer Jean Valjean. Autre chose que la Bibliothèque rose de Jean-Francois Copé, messieurs dames !

Paradoxe. Gotlib a tété Victor Hugo dont il a parodié «Notre-Dame de Paris», Marcel Aymé ou Alphonse Allais, mais il n’est pas un «gros lecteur de BD». Hergé lui déplaît et sa ligne claire, qu’il trouve «trop sage. Son dessin ne me touche pas. Je préfère la ligne sombre de Franquin… Et puis je me suis toujours demandé si Hergé était antisémite…» Quand on lui parle de la nouvelle génération et, en particulier, de Joann Sfar :

Je n’ai pas lu ses BD, car je suis d’abord attiré par le graphisme plus que par une histoire. Il appartient à cette école actuelle que j’appelle «l’école Gribouillis». Je déteste ce style. Quand Sfar dessine Brassens, un de mes maîtres, je ne peux pas voir ça…

Comme nimbé d’une gloire d’or, le géant de petite taille nous raccompagne à la porte de son manoir magique, en donnant, çà et là, de frénétiques coups de fouet en caoutchouc, par-dessus les meubles et les caniches. Dans le jardin, une méchante averse nous transperce les os et claque sur les feuilles. Trempé de pluie, de gratitude et de mélancolie, nous songeons, tout ruisselant, à cette pensée de Kafka qui sied si bien à notre inestimable vieux maître: «La grande époque du bouffon est sans doute passée et ne reviendra plus. Qu’importe, j’en aurai joui jusqu’au bout.»

Fabrice Pliskin

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8 commentaires

  1. vever02 · décembre 4

    Souvenirs d’enfance….
    C’était un grand dessinateur de Bd…

  2. Leodamgan · décembre 5

    J’adorais la Rubrique à brac!

  3. juliette · décembre 5

    il nous a fait passer d’excellents moments de rire …

  4. le blabla de l'espace · décembre 6

    oh non !!! pas glop !!!!

  5. Tuffette · décembre 6

    Gai Luron est orphelin ! 😦

  6. rogeroxoh · décembre 7

    J’étais fan de rubrique-à-brac, de Newton et le détail de ses dessins.
    mais Gotlib n’est pas tout à fait mort; car on ne meurt pas sur le net, on subsiste.

  7. ptb41 · décembre 8

    Gai-Luron ne sera pas seul , nous sommes tous là avec lui .

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